samedi 7 mars 2015

La Provence de 1190 à 1220 : une brève histoire politique.



Au début de la période qui nous occupe, la région que nous désignons aujourd’hui comme « Provence » est divisée en trois entités, et ce depuis 1125. Encadré par la Durance, le Rhône, les Alpes et la Méditerranée, le Comté de Provence relève des Comtes de Barcelone. Au nord de la Durance, jusqu’à l’Isère, s’étend le comté de Forcalquier, dirigé par une dynastie issue d’une branche des comtes d’Urgell. Enfin, s'étendant du Rhône au castrum du Mons Alvernicus (sur l’actuelle commune de Coustelet), et correspondant approximativement à l’actuel Comtat Venaissin, le marquisat de Provence appartient aux comtes de Toulouse. En dépit de partages et d’accord de paix répétés, ces territoires seront secoués durant tout le XIIe siècle par des conflits entre ces trois comtes et leurs puissants vassaux.

En 1190, Alphonse Ier, roi d’Aragon et comte de Provence, et Raymond V, comte de Toulouse, renouvelle la paix de Jarnègues (un premier accord de paix avait été passé en 1176). Cet accord va laisser à l’Aragonais les mains libres pour se tourner vers d’autres fronts. D’une part, la question de l’annexion du comté de Forcalquier, qui semble trouver une solution en 1193, avec le traité d’Aix, par lequel le comte Guilhem IV de Forcalquier donne la main de sa petite-fille Garsenda, héritière de tout le comté, à Alphonse II, héritier du comté de Provence. D’autre part, Alphonse Ier va tenter d’établir sa domination sur la cité de Marseille. Cette même année, il prévoit, en accord avec les seigneurs des Baux de marier Azalaïs, fille du dernier descendant des seigneurs de Marseille, à Uc des Baux, récemment devenu fidèle des comtes de Provence. Afin de finaliser ce projet, Alphonse Ier assiège Marseille. La population de cette ville, soucieuse de son indépendance, enlève alors Roncelin, abbé de Saint-Victor et frère du défunt vicomte de Marseille Barral, et le marie à Azalaïs, réduisant à néant le plan du comte de Provence.
En 1196, Alphonse Ier décède et Alphonse II lui succède. A cette date, la Provence semble en cours de pacification, grâce à l’efficacité de l’administration mise en place par les comtes catalans, administration qui s’appuie d’une part sur un personnel politique d’origine catalano-aragonaise (installé et fieffé en Provence) et d’autre part sur la chevalerie urbaine des cités rhodaniennes, qui y voit un moyen efficace de s’opposer à la vieille aristocratie rurale. Le succès des comtes de la maison de Barcelone est aussi dû au soutien du Clergé, les charges épiscopales des grandes villes du comté échappant au contrôle des vieilles familles nobles (conséquence de la réforme grégorienne). Ce soutien se manifeste aussi bien par la fondation des écoles capitulaires, où est enseigné le droit romain, favorable au comte, que par le financement de campagnes militaires, comme le fit l’évêque d’Avignon Rostaing III de Marguerite. Parallèlement, le morcellement des grands lignages (Baux, Agoult, Sabran,etc…) et donc de leur patrimoine, amène à leur affaiblissement politique.
Profitant de la mort d’Alphonse Ier, Guilhem IV de Forcalquier revient sur les engagements du traité d’Aix et pille l’arrière-pays aixois en 1197. Le nouveau comte de Provence réplique en occupant Sisteron. La guerre ne s’interrompra qu’en 1209, à la mort des deux belligérants.

A la même période, les cités provençales sont secouées par une grave crise interne. Le triomphe des comtes de Provence sur les grands lignages a rendu caduque l’alliance entre le Clergé et les chevaliers urbains, rendus puissants par la pratique du commerce (certains prêtent même de fortes sommes d’argent aux comtes de Provence ou de Toulouse). Ceci a pour conséquence des luttes entre factions rivales, et donc l’échec du consulat, né dans ces villes dans le second quart du XIIe siècle, sous la tutelle des évêques. En 1209, le début de la Croisade contre les Albigeois complique encore la situation politique, suite à l’irruption des chevaliers français, soutien des évêques, dans les citées provençales.
Cette même année, Milon, légat du Pape, excommunie Uc Fer, viguier de Marseille, le vicomte Roncelin et met la citée phocéenne sous interdit, événement qui illustre bien les tensions entre le clergé et les communes. Après le décès  d’Alphonse II, à Palerme, le comté de Provence est placé sous la régence du comte de Roussillon Sanç et de son fils Nunyo, puisque  l’héritier légitime, Raimon-Bérenguer est alors mineur. La rapide impopularité des régents amène un affaiblissement du pouvoir comtal, et la résurgence des guerres privées. Guilhem de Sabran, neveu de Guilhem IV, relève le titre comtal de Forcalquier, et déclare la guerre à la Maison comtale de Barcelone, héritière théorique du titre. A un autre niveau, les années 1209-1220 voient des affrontements entre Gui de Cavaillon, partisan du comte de Toulouse, et Guilhem de Baux, partisan des armées croisées, entre ce dernier et la famille chevaleresque des Porcelets pour le contrôle d’Arles et des Alpilles, et, en Autavès, entre petits seigneurs ruraux et communes villageoises pour l’accès aux pâturages. C’est aussi à cette période que les sources écrites laissent entendre l’existence d’un conflit entre les Agoult-Simiane et  Jaufre, évêque d’Apt, pour le contrôle d’un quartier de cette ville.

En 1210, l’excommunication du comte de Toulouse Raymond VI permet à Simon de Montfort, chef de la croisade, d’occuper ses domaines, dont le Marquisat de Provence. En 1213, l’écrasement de la coalition aragono-toulousaine à la bataille de Muret semble sonner le glas du pouvoir des princes méridionaux. L e IVe concile de Latran, deux ans plus tard, entérine les conquêtes de Montfort. Le comte de Toulouse pourra seulement récupérer le Marquisat de Provence, à condition qu’il fasse preuve d’allégeance.
Pourtant, à leur retour de Rome en 1216, Raymond VI et son fils reçoivent un accueil triomphal des communes provençales, Marseille, Avignon et Tarascon se ralliant à leur cause. La recherche par les oligarchies urbaines d’un appui contre le pouvoir épiscopal n’est sans doute pas étrangère à cette ferveur. Seule Arles, fermement contrôlée par son évêque, reste à l’écart.
Les comtes toulousains, avec l’appui des milices urbaines, reprennent Beaucaire et en chassent Montfort et ses hommes.
 A Avignon,  Guilhem de Baux, vicaire impérial d’Arles et Vienne, avait tenté d’arracher le Marquisat de Provence au Toulousain, en faisant appliquer les mesures du concile de Latran. Il est massacré par la population de la ville en 1218. C’est aussi en 1218 que Simon de Montfort trouve la mort sous les murs de Toulouse. Son fils Amaury est vite débordé par la situation et doit retourner à Paris, où Philippe-Auguste lui refuse son soutien. C’est, pour un temps, la fin de la présence française dans le Midi.
En 1219, le comte de Provence Raimon-Bérenguer V atteint la majorité. Il semble dans un premier temps faire preuve de modération, signant l’année suivante un traité de paix avec Guilhem de Sabran et promettant de respecter les libertés des communes provençales, notamment celles de Marseille qu’il appuie dans sa lutte contre Arles.  Conséquence des événements de la décennie écoulée, ces communes, déchirées entre pro-évêque et partisans de l’émancipation, sont devenues ingouvernables. La solution viendra de l’adoption d’une nouvelle voie institutionnelle : la podestarie.
Dans ce système, emprunté aux citées du nord de l’Italie, le podestat, magistrat étranger à la  ville, choisi pour un mandat de un ou deux ans, a un rôle d’arbitre.

Au début des années 1220, la Provence semble à nouveau être sur la voie de la pacification et du retour à l’ordre : un nouveau comte jeune et plein de raison, des cités qui renouvellent leur fonctionnement politique, une amorce de paix parmi les grands féodaux.
Mais la suite des évènements se révèlera vite décevante : la croisade royale de 1226 provoquera un revirement politique chez Raimon-Berenguer V, qui adoptera le parti capétien et se retournera contre les communes. Sous l’égide des podestats, celles-ci trouveront comme seule catharsis à leurs querelles internes la conquête des campagnes proches, ce qui amènera très vite à des conflits entre villes, à l’image de Marseille et Arles s’affrontant pour le contrôle de l’étang de Berre et de la Camargue. Dans ce jeu politique confus, les grands lignages nobles, alliés tour à tour du comte de Toulouse, du comte de Provence ou se prétendant représentants de l’Empereur, vont à nouveau s’affronter les armes à la main, ravageant châteaux, villages et campagnes.


Bibliographie :

Aurell  Martin, Boyer Jean-Paul, Coulet Noël, La Provence au Moyen-Âge, Aix-en-Provence, P.U.P, 2005.

Aurell Martin, La Vielle et l’Epée. Troubadours et politique en Provence au XIIIe siècle. Paris, Aubier, 1989.

Mazel Florian, La noblesse et l’Eglise en Provence, fin Xe-début XIVe siècle. Paris, Editions du CTHS, 2002.

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